Jawan explose tout !
À l’aube de ses 60 ans, la star de Bollywood Shahrukh Khan revient en force en cette rentrée 2023. En force, car Jawan, son dernier film, explose tout sur son passage. En termes de chiffre d’affaires, de nombre d’entrées et surtout, d’action. Ce film est dingue. Un véritable rouleau compresseur émotionnel. Cloué dans mon fauteuil, je vis le film, physiquement, tant mes sens sont sollicités.
Je crois n’avoir jamais vu un film enchainer autant de scènes fulgurantes, violentes et bruyantes. C’est bien simple, ça ne s’arrête jamais : une course-poursuite suivie d’un combat suivi d’une chorégraphie géante suivie d’une fusillade suivie de je-ne-sais-quoi. Moi qui avais cessé de fréquenter les salles de cinéma tant j’avais fini par m’y ennuyer ! Cette fois-ci, j’en ai eu pour mon argent. Pas une seconde de répit, pas le temps d’aller pisser ou de reluquer son écran de téléphone. Jawan est à la fois jouissif et éreintant. Fast and Furious parait si fade à côté… Vin Diesel, qui a le même âge que Shahrukh Khan, s’essouffle. Son homologue indien pète la forme et se surpasse encore et toujours.
Oui, SRK joue sur tous les tableaux : séducteur, meneur d’hommes (de femmes en réalité), danseur, bagarreur, justicier, superhéros… Il s’offre même le luxe d’interpréter deux personnages : le héros et son père. Deux personnages ayant une trentaine d’années d’écart. Une belle performance. Shahrukh Khan refuse de vieillir. Il est immortel. Les rôles de papi réac’ à la Amitabh Bachchan pourront bien attendre.
Mais de quoi ça parle au juste ?
J’ai envie de vous répondre : aucune importance. Le scénario passe au second plan dès le départ. Quand vous dévalez une montagne russe à 100 kilomètres à l’heure la tête à l’envers, votre cerveau n’a pas vraiment le réflexe de se pencher sur la thématique de l’attraction. Mais n’exagérons pas. Car il y a bien une histoire. Une histoire de vengeance, de réhabilitation, de règlements de compte. Mais avant tout, il y a une histoire politico-sociale. Le doigt est pointé sur la corruption dantesque et les injustices sociales criantes. Le grassouillet et caricatural homme politique indien pourri jusqu’à l’os en prend pour son grade. Rien de nouveau en fin de compte. À ceci près que le contexte a changé. Absent des écrans pendant presque 5 ans, Shahrukh Khan ne fait plus l’unanimité depuis l’arrivée de Modi et du BJP en 2014. Pour faire simple : Modi prône le nationalisme hindou. SRK est musulman. Et ça en agace plus d’un. Mais il n’y a pas que ça…
Shahrukh Khan VS Narendra Modi
Shahrukh est marié à une hindoue (Gauri, la productrice de Jawan). Il est l’un des Indiens les plus riches, les plus influents et les plus populaires que le sous-continent n’ait jamais portés. Et surtout, il est un peu progressiste sur les bords. Un état de fait pas très BJP-compatible. Un progressisme à relativiser. Comme j’aime à le dire depuis mon road trip asiatique et mes nombreuses discussions avec des autochtones : ceux que l’on considère comme des « gauchistes » dans leur propre pays seraient traités de « droitard » s’ils s’exprimaient chez nous, en France. Je caricature, mais l’on n’est pas loin de la réalité. Les contextes diffèrent tant que le clivage gauche/droite n’a pas du tout le même sens selon que l’on vive à Delhi ou à Berlin.
Bref…
Pour en revenir à notre sujet, Jawan est un film militant. Il dénonce la corruption à grande échelle, les scandales écologiques et humains, le manque de moyens pour les hôpitaux, la justice expéditive et parfois biaisée qui envoie à la pelle les innocents sous les verrous, la collusion entre hommes d’affaires et politiciens, le trucage et l’achat des votes, le surendettement paysan…
Du coup, une question nous brûle les lèvres : Shahrukh Khan serait-il en train de régler ses comptes avec Narendra Modi et les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party ? Est-ce à eux qu’il fait référence quand il dénonce la corruption des élites ?

Super Muslim VS extrémistes hindous ?
Le « statut » de SRK voudrait que l’on réponde par l’affirmative. D’ailleurs, l’intégralité des articles francophones comme Indiens que j’ai lus sur le sujet abonde dans ce sens. Mais pour ma part, je ne serais pas si catégorique. Tout n’est pas si simple, il me semble. Tout n’est pas aussi manichéen que l’on veut bien nous le vendre, à une époque où les nuances n’ont plus droit de citer. À une époque où l’on doit être pour ou contre, désigner un méchant et un gentil sans se donner la peine d’approfondir quoi que ce soit.
La superstar musulmane de gauche qui défonce les nationalistes hindous d’extrême droite. Un peu trop facile à mon goût. L’Inde et le personnage sont bien plus complexes qu’il n’y parait.
D’une part, le BJP ne détient pas le monopole de la corruption. Loin de là. Et ça, n’importe quel crétin honnête le sait. Son ennemie héréditaire de centre gauche, le Congrès de feu Nehru et Indira Gandhi, n’a vraiment pas de quoi la ramener sur ce sujet. Pour rappel, l’une des pires périodes politiques qu’a connu l’Inde post-1947 s’est déroulée sous l’égide d’Indira Gandhi, durant les années 70 et 80. Élections truquées, état d’urgence bidonné, corruption généralisée, assassinats d’opposants, stérilisation forcée et massive des intouchables, massacre du Golden Temple, organisation (officieuse) des pogroms anti-sikhs et j’en passe. Droite ou gauche, c’est la même chanson ! Voilà la vérité. Le système des castes, le multiculturalisme, l’immensité du territoire et la pauvreté endémique font que quiconque occupe le pouvoir finit par déraper et s’enrichir sur le compte du peuple. Les extrémistes hindous comme les naxalistes, pour prendre des exemples aux antipodes, ne sont jamais à l’abri de faire passer leurs intérêts propres au détriment de ceux du peuple.
On ne touche pas à un dieu vivant
D’autre part, et même si Shahrukh Khan est devenue la bête noire d’une partie des cadres du BJP, les ponts n’ont jamais été coupés. L’acteur n’a jamais insulté ni même manqué de respect à Modi. Au contraire. Il lui a même souhaité son anniversaire sur Twitter (X) le 17 septembre dernier, avant de le féliciter pour la réussite du G20, organisé à Delhi quelques jours plus tard. Les vrais opposants agissent-ils de la sorte ? Pas vraiment… à part peut-être en Inde, une planète à part entière.

Aussi, Modi se garde bien de s’en prendre directement à SRK. Du moins, de façon trop brutale ou flagrante. (On se souvient de l’arrestation de Aryan Khan, le fils de l’acteur. Prétendument pour trafic de drogue. A priori un règlement de compte politique plus qu’une véritable affaire). N’oublions pas que Shahrukh jouit d’une popularité immense. En Inde comme ailleurs. Et surtout, auprès des musulmans comme des hindous. Même le plus anti-islam des extrémistes hindous féru de cinéma indien se prosternerait à ses pieds s’il venait à le croiser. Le paradoxe indien. SRK est musulman – tendance laïque en réalité – mais n’en demeure pas moins un dieu vivant. Donc oui, s’en prendre au King of Bollywood est un pari très risqué. Une grave erreur politique qui pourrait même s’avérait fatale si la situation venait à déraper.
Jai Hind ! Tous pourris, tous unis !
En conclusion, oui, SRK vise (aussi) la corruption du BJP. Mais à mon humble avis, il vise avant tout l’ensemble de la classe politique, le système dans sa globalité à travers les époques, sans distinction de partis ou de religions. (Voir la référence à la catastrophe de Bhopal – 1984). Ce serait le croire ignare et stupide que de prétendre l’inverse. D’ailleurs, le film et les personnages prônent un ultra-patriotisme/nationalisme – Drapeau national omniprésent, Jai Hind à tout va (Victory to Hindustan), désignation de l’ennemi sans équivoque (Chinois et islamistes), appel à l’unité nationale…
Oui, en Inde, le sentiment national/patriotique est immense. Et quel que soit son bord politique ou sa religion – à une poignée d’exceptions près -on affiche sans ambigüité son amour et sa fidélité à la patrie. Shahrukh Khan n’y échappe pas… L’Inde passe avant tout !
Shahrukh et les femmes…

Mais revenons à notre film. Un film profondément féminin (et non pas féministe, comme le disent beaucoup). Un autre aspect essentiel et flagrant de Jawan, le blockbuster indien de la rentrée. Les femmes sont omniprésentes et ce coup-ci, pas une ne subit, n’est paumée ou folle amoureuse (amoureuse au sens béat et passif). Pas une ne porte le sari ou une quelconque tenue traditionnelle. Non, dans Jawan, c’est tenue de travail, de flic ou de bagnard pour tout le monde. Au casting, des actrices de Bollywood (comme Deepika Padukone) et des actrices du sud, telles que Nayanthara. Une flopée de femmes et de filles entoure le roi Shahrukh. Et c’est pour cette raison que je refuse d’étiqueter Jawan comme « féministe ». Il ne l’est pas, car si la femme occupe une place centrale dans le film, elle n’existe (en tant qu’héroïne) et n’excelle qu’au travers du personnage interprété par Shahrukh. Il est leur patron, leur amant, leur leader, leur ennemi, leur fils ou leur père de substitution. Il est leur centre de gravitation à toutes. Celui qui les réunit, les révèle, leur ouvre les yeux, leur donne une seconde chance. Même le rôle féminin le plus indépendant et combatif (Nayanthara) est doublement lié à Shahrukh.
Donc oui, Jawan a chassé la veuve éplorée, la femme fragile et la gamine mariée contre sa volonté de son casting, mais il n’en demeure pas moins que le patron, le seul et l’unique, incontesté autant dans le réel que dans la fiction, est bien Shahrukh Khan. Ce film est là pour le rappeler. Il est une gifle sur la joue de ceux qui l’avaient enterré trop vite.
Shahrukh Toretto ou Vin Rathore ?
Bonne ou mauvaise chose, il m’a semblé détecter un tas de référence ou de ressemblance avec des blockbusters américains. Pour ma part, je n’aime pas ça du tout. L’uniformisation du monde et de ses cultures est ma hantise. C’est d’ailleurs à cause de cette tendance que j’ai délaissé Bollywood durant une bonne dizaine d’années. Quand la durée des films a raccourci, quand les chorégraphies n’avaient plus rien ou presque d’indien, quand l’électro et la dance ont remplacé les instruments traditionnels, quand les jupes se sont substituées aux saris, quand les navets – copies ratées de films américains – ont pullulé. Dans le cas de Jawan, la pâte indienne est bel et bien présente. Aucun doute à ce sujet. Toutefois, certaines scènes et ambiances ont sonné dans ma mémoire comme du déjà-vu. Entre autres :
Il y a comme un air de Fast and Furious dans ce Jawan. Avec Shahrukh dans le rôle de Dominique Toretto dit Dom (Vin Diesel). Certes, il y a quelques courses-poursuites. Mais ce n’est pas sur ce point que le parallèle a opéré dans ma tête. C’est le côté « famille », central dans la série des Fast and Furious. Une famille regroupée autour d’un seul homme. Une famille composée de semi-voyous au grand cœur et de flics retournés. Une famille qui accueille de nouveaux membres en permanence (ses anciens ennemis, souvent). Une famille dont la majorité des membres n’ont aucun lien de parenté, mais seraient tout de même prêts à mourir pour ses frères/sœurs de substitution. Une famille où le leader du groupe devient le père de tous. Tout ça transpire aussi bien dans Fast and Furious que dans Jawan. La scène finale (je n’entrerai pas dans le détail pour ne pas spoiler) en ajoute une couche et nous plonge sans ambigüité dans une ambiance Corona Latina, la marque de fabrique de Dom.
Autre influence, celle de la série Casa de Papel. Les déguisements, les uniformes (de bagnard dans Jawan), les femmes fortes prêtent à se battre et à en découdre, le côté Robin des bois des protagonistes, les braquages, les couleurs, l’énergie… Les références ne sont pas flagrantes, mais je les ai ressenties dans l’ambiance globale. Mais peut-être suis-je le seul ?
Verdict :
En conclusion, Jawan n’est pas un film parfait, loin de là. On pourrait dire et redire sur le côté naïf de certains discours, le côté démagogue, parfois caricatural. Mais dans le fond, on s’en fout. Le spectacle est tellement grandiose, les musiques entêtantes (avec une mention spéciale pour Zinda Banda) et Shahrukh tellement en forme, que l’on valide. Tout. Un vrai plaisir. Je me suis réconcilié avec le cinéma indien.
