Little Jaffna est le surnom d’un quartier parisien abritant une part importante de la communauté tamoule exilée. Jaffna est une ville du nord du Sri Lanka, la « capitale » tamoule. Elle est aussi une ville martyre de la terrible guerre civile qui ravagea l’île entre 1983 et 2009.
Un conflit ethnico-religieux opposant des membres de la majorité ethnique, les Cinghalais (principalement Bouddhistes), à la première minorité ethnique, les Tamouls (principalement Hindous). La minorité tamoule est opprimée et marginalisée par l’État, dominé par les Cinghalais. Les revendications restent lettre morte, les négociations échouent et la tension monte d’un cran. Dorénavant, on tue l’autre pour ce qu’il est.
De ce marasme éclot un groupe paramilitaire : les Tigres tamouls, fichés terroristes par l’Union Européenne, les États-Unis et l’Inde voisine. Comme leurs homologues colombiens, ils prennent le maquis et déclarent une guerre ouverte au gouvernement et à l’armée, leurs oppresseurs. Vont s’ensuivre plus de deux décennies de terreur, de pogroms, d’attentats suicides et d’assassinats politiques. À l’occasion de mon séjour au Sri Lanka, en octobre 2018, je me souviens qu’un serveur m’avait conté cette anecdote :
« Ils ont massacré des vaches à l’arme automatique. Juste par sadisme, parce qu’elles sont sacrées chez nous. »
La riposte tamoule sera donc à la hauteur des exactions subies, faisant grimper la violence jusqu’au point de non-retour. Car les guérilleros tamouls ne sont ni des plaisantins ni des amateurs. Ils iront jusqu’au bout, tous prêts à se sacrifier pour la cause d’un peuple.
Une épopée sanglante qui prendra fin en 2009. Les Tigres sont acculés, puis massacrés, emprisonnés ou exilés. Fin de la partie. La création d’un État indépendant tamoul au nord de l’île – le Tamil Eelam – ne passera pas le cap de la chimère.

Voilà pour le contexte, que j’ai réduit à son strict minimum, luttant contre ma propension maladive à digresser.
Little Jaffna : au fait, ça parle de quoi ?
L’histoire de Little Jaffna se situe à Paris, quelques mois seulement avant la chute des Tigres. Michael Beaulieu, un jeune policier tamoul originaire du Sri Lanka est engagé par la DCRI (anciens RG) pour infiltrer une organisation indépendantiste tamoule chargée de collecter des fonds (via le racket, les dons et les trafics) destinée à financer la guérilla des Tigres. Une immersion dans une communauté vivant en vase clos. Mais en s’y plongeant, Michael va peu à peu s’identifier à ceux qu’il doit détruire…

Nous avons donc à faire à un film à la fois d’auteur et de gangsters. Un film de niche, aussi, j’ai envie de dire. Même si je souhaite au réalisateur, Lawrence Valin, que son film ne s’y cantonne pas. Car le contexte (et non le réel sujet, nous y viendrons plus tard) parlera à peu de monde, malheureusement, de l’aveu même de Lawrence Valin, présent lors de cette avant-première à laquelle j’ai assisté au cinéma Les Variétés à Marseille. La plupart des Français n’ont jamais entendu parler de cette guerre. Alors des Tigres… Je pensais qu’il exagérait, et pourtant : quand l’une des spectatrices a avoué lors de l’échange post-projection qu’elle venait de découvrir l’existence de la guerre civile sri lankaise grâce au film, j’en fus à demi estomaqué. « Merde ! C’était donc vrai ! »
Une communauté tamoule prisonnière d’elle-même ?
Lawrence Valin, qui tient aussi le premier rôle de son film, celui du flic infiltré, nous propulse au cœur d’une communauté tamoule vivant en quasi-autarcie. En dehors du quartier, Paris n’existe pas, pas plus que la France. Pas plus que l’autre, d’ailleurs. On mange avec les mains, on boit des Lion, on va à « son » l’église, on travaille dans et pour la communauté, on fréquente la fille du voisin, on écoute la musique du « bled », on mate des films tamouls, on regarde les chaînes de télévision locales et surtout, l’on se méfie du Français, du Blanc. Les embrouilles et les litiges, on les règle en interne. C’est dans cet univers recroquevillé sur lui-même que débarque notre gentil policier. Lui, n’est pas habitué à ce communautarisme, à cette forme moderne et (parfois) joviale de ghettoïsation. Il a vécu à Clermont-Ferrand, mange avec une fourchette, fréquente des « Blancs ». Michael Beaulieu, sans pour autant renier ses origines, a fait un choix. Du moins, ses aînés l’ont fait pour lui : puisqu’il va grandir et faire sa vie en France, qu’il devienne Français à part entière. Tant qu’à faire !

Français ou Sri Lankais ?
Mais pas facile de trouver sa place quand on possède une double identité. Français, oui, certes, mais avec une gueule d’Indien. Tamoul, bien entendu, mais avec des manies de Blanc. Ces nouveaux potes, la bande de voyous qu’il est chargé de faire tomber, ne se privent pas de le lui rappeler : en le surnommant « Babtou », en le contraignant gentiment à bouffer avec ses satanées paluches, en le questionnant en tamoul tandis que le Français est sa langue naturelle.
C’est avant tout cette crise d’identité et ce sentiment d’appartenance ou de non-appartenance à un groupe/une culture qu’a voulu traiter Lawrence Valin dans Little Jaffna. Un sujet à la fois universel et personnel, on s’en doute bien. Car le réalisateur est lui-même un Tamoul du Sri Lanka, fils d’exilés. Alors, doit-on absolument choisir entre ses origines et son pays d’accueil ? Ne peut-on pas couper la poire en deux ? Mais tergiverser, n’est-ce pas un peu le début de la schizophrénie ?

Tu fais partie de la famille
Et puis, bien entendu, il y a la famille. Pas celle qui nous a vus naître, celle qui nous a choisis, celle de la rue. Les amis, les frères, ces gars prêts à mourir ou à tuer pour nous, pour l’honneur, pour une broutille. Une famille à la Fast and Furious, la Lion remplaçant la Corona. Une famille où l’on se ressemble, où l’on ne se juge pas. À l’intérieur de laquelle on se sent en sécurité, paré pour en découdre avec le reste du monde.
Notre jeune flic infiltré a trouvé son Dom, son patriarche. Mais trouvera-t-il aussi le courage ou la lâcheté de le balancer entre deux barbecues au sein de la famille ?

Un film qui bouge
Little Jaffna est un film énergique, soutenu par des courses-poursuites, des bastons et des démarrages en trombe. On sent cette envie de vivre, de jouir avant qu’il ne soit trop tard, avant que la mort, le génocide ne nous rattrape. C’est coloré, aussi. Pas autant que dans un blockbuster tamoul ou hindi, mais l’empreinte du sous-continent y est. Via les tenues vestimentaires des protagonistes et leurs mythiques chemises bariolées, via les fêtes religieuses et jusqu’à la vieille camionnette Tata peinturlurée comme au pays.

Sri Lanka : une utopique unité ?
L’émotion aussi est palpable, tant à l’écran que dans la salle. Difficile de demeurer insensible lors de la dernière partie du film. La souffrance est toujours présente, même à 10.000 kilomètres des « faits ». Comme le dit l’adage : You can run, but you can’t hide. On se projette, on essaye de se mettre à la place de ces exilés assistant de loin, impuissants, à l’effondrement de leur monde. Et l’on ne peut s’empêcher de penser au Sri Lanka, multiconfessionnel et multiethnique, où les tensions perdurent, où l’unité semble inaccessible. Ce doux rêve d’un vivre ensemble balayé par les pogroms, les attentats, les révoltes et les crises politiques. Chaque accalmie semble couvrir un drame à venir. Comme à Pâques 2019, quand des islamistes locaux (les Maures sri lankais constituent la seconde ethnie minoritaire du pays) se sont fait exploser dans des églises et des hôtels. Si eux aussi s’y mettent…
Pas assez de Tigres…
Bref, une belle découverte. Un film qui gagne à être connu, comme dirait l’autre. Seule petite déconvenue, très personnelle : je pensais et espérais un plus gros focus sur la guerre et les Tigres Tamouls, un sujet peu traité en langue française, tant au niveau cinématographique que littéraire. Mais Lawrence Valin a préféré mettre l’accent sur les thématiques de l’identité et de l’appartenance. Ce qui est compréhensible, tant pour des motifs personnels que commerciaux. Ça sera pour une autre fois !

Little Jaffna – Sortie le 30 avril 2025 – Avec Lawrence Valin, Puviraj Raveendran, Vela Ramamoorthy, Radikaa Sarathkumar, Marilou Aussiloux, Kawsie Chandra, Sajinthan Santhiran.
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