Cizia Zykë est un aventurier comme il n’en existe plus. Oro est un récit culte, son chef œuvre, un classique.
Un livre que tout amateur de voyage et d’aventure se doit de lire. Voilà ce que j’entendais dire partout, quand, dans les méandres de Google, je cherchais un nouveau récit de voyage à me mettre sous la dent.
Mais qui es-tu, Cizia ?
Mâle alpha, baroudeur, jouisseur comme on n’en fait plus pour les uns. Gros connard raciste, misogyne et j’en passe pour les autres. Pourquoi pas les deux, me diriez-vous ? C’est ce que nous allons voir.
Vous l’avez compris, Zykë ne fait pas dans la demi-molle. Soit on l’adule, soit il nous débecte. Voilà un homme qui ne laisse pas couler l’eau tiède du robinet qu’est sa vie – métaphore un peu bancale, je vous l’accorde.
Je m’étais promis de m’y plonger, puis j’ai fini par oublier. Jusqu’au jour où, pris d’une soudaine envie de voyage, je suis retombé sur la couverture de Oro à l’occasion d’une recherche de lecture. Un portrait de Zykë dans toute sa simplicité : moustache à la Freddie Mercury, torse nu, velu et musclé par l’effort du quotidien, clope au bec et carabine dormant sur les genoux. Un choix de couverture qui, si l’on ne se donne pas la peine de lire le synopsis, peut dérouter le potentiel lecteur.
Mais de quoi peut donc bien parler ce foutu livre ?
Pour l’histoire, c’est simple, je vous la fais en quelques lignes :
Cizia Zykë est un aventurier français aux origines multiples ayant passé le plus clair de sa vie à bourlinguer de continent en continent. Pour différentes raisons, il décide dans les années 80 de poser son cul au Costa Rica. (Je vais essayer d’utiliser son vocabulaire pour vous mettre dans l’ambiance.) À l’époque, le petit pays d’Amérique centrale n’est pas ce paradis touristique pour écolo bobo en quête de safari responsable et de tri sélectif. Non, dans les années 80, le Costa Rica – du moins une partie – est un véritable coupe-gorge où règne la loi du plus fort. Le toucan, on ne le photographie pas, on lui explose la tronche et on se l’envoie en brochettes arrosées de Guaro de contrebande.
Oui, dans ce bon vieux Costa Rica du 20e siècle, la police est au service de celui qui paye. Les politiciens sont des trafiquants de drogue. Les pédophiles, les mercenaires, les repris de justice européens et indiens, les braconniers, les proxos, les putes et les chercheurs d’or y sont comme à la maison. C’est la jungle, au propre comme au figuré. Car si notre ami moustachu débarque dans le coin, c’est pour se dégoter du pognon. Comment ? En exploitant l’or enfoui dans les rivières des réserves naturelles du Corcovado, pardi ! Accessoirement, en pillant les cimetières précolombiens…
La loi, c’est moi !
Oui, j’avais oublié de vous le préciser : Cizia se contrecarre de la loi et de la morale (à relativiser). Mais bordel, encore heureux ! Un aventurier, un vrai, ça ne déclare pas ses revenus chaque fin de mois à l’Urssaf.
L’objectif de vie de notre homme pourrait se résumer à cette formule : faire un max de flouze le plus rapidement possible, tout claquer en pute, en coke, en herbe et aux cartes. Et recommencer. Encore et encore. Pas l’genre à ouvrir un Livret A ou à gratter un CDI le mec. D’ailleurs, il le dit lui-même dans ses interviews et dans son livre : Je ne possède rien, à part une veste en cuir, deux ou trois jeans et une paire de bottes. Et j’en suis très heureux.
Zykë a un truc à vous dire…
Venons-en maintenant au contenu du livre…
La première partie m’a absorbé. Sa manière de parler, l’environnement primaire et violent d’une époque révolue, sa façon d’appréhender la vie, ses interactions avec les autres. Moi qui hais le politiquement correct – auquel parfois je me plie à contrecœur tant notre liberté de parole et d’humour est muselée par des connards – je tenais enfin entre les mains le récit d’un gars qui se fout complètement de ce que peuvent penser les autres. Il s’exprime sans filtres. Rien à foutre.
Alors, certes, certains vont (et ont) crié au scandale, vont s’offusquer de l’emploi d’un tel vocabulaire.
Mais les gars, nous sommes dans les années 80, dans la jungle, où l’on joue sa vie à chaque instant, entre les coups fourrés de ses ennemis et les morsures mortelles de serpent. C’est le Far West, le vrai de vrai. On n’est pas sur X à souligner les fautes d’orthographe de tel ou tel débile, planqué derrière notre smartphone. Non, ici, si tu te manques, c’est à coups de machette que ça se règle.
Du coup, Zykë ne prend pas de pincettes, ce n’est pas son genre. Vraiment pas. Il parle de façon primale, à l’ancienne. Un mix entre Tintin au Congo, les Valseuses et les blagues douteuses de nos humoristes d’antan. Un homo est un pédé., un noir est un nègre, une femme obèse, une grosse vache, etc. Plus globalement, Cizia ne s’embarrasse pas avec les formules de politesse. Il insulte à tout va, traitant tout le monde ou presque d’abruti, de connard, de salope ou de sous-merde.
Toutefois, il serait injuste de limiter le gars à son vocabulaire ou de l’accuser de tous les maux du monde. Car bien souvent, excepté quand on lui a fait un sale coup, ces « aimables » sobriquets sont parfaitement dénués de haine ou de sous-entendu. C’est simplement sa façon de parler, son mode de vie, son environnement. Et puis, il faut le reconnaître, le taux de débilité, de corruption et d’animalité est si élevé autour de lui que les insultes et le mépris sont souvent justifiés et mérités. (Zykë surprend certains de « ses gars » en train de sodomiser une vieille jument, d’autres dépensent tout leur salaire en une nuit pour se bourrer la gueule dans un bar-taudis de la jungle, des militaires véreux retournent leur veste pour une poignée de dollars… Bref, notre aventurier est entouré d’une belle bande de bras cassés et de trous du cul. Pour les amabilités, on repassera.
Une machine à jouir
Voilà pour la forme. Côté fond, je suis mitigé. D’un côté, j’ai été happé par le récit dès les premières pages. On plonge dans le cambouis et dans l’enfer vert assez rapidement. J’éprouve aussi une certaine admiration pour ce genre de gars, pour ces vies qu’ils ont choisies. Ils ne possèdent rien, sont prêts à mourir pour un peu de frisson, à se faire dézinguer pour une bonne rigolade ou une beuverie. Le carpe diem, le vrai. Pas celui des mongols de Facebook qui postent des citations à la con du genre « Vis ta vie comme si c’était ton dernier jour » tandis qu’ils passent leur soirée devant Netflix en attendant ce connard de livreur Uber Eats.
Mais voilà qu’arrivé à la moitié du livre, passée la surprise du franc-parler et de l’environnement hostile, je restais un peu sur ma faim. Je commençais – non sans honte, car planqué chez moi – à me poser cette question : « C’est tout ? » (Tandis que le mec se bat contre le reste du monde avec sa bite et son couteau…)
Ma – légère – déception en qualité de simple lecteur vient de la redondance qui imprègne cette aventure. Car Oro finit par tourner en rond, le schéma se reproduisant « à l’infini » selon le modèle suivant :
- Zykë monte une équipe de bras cassés au hasard des rencontres.
- Ils partent chercher de l’or dans la jungle.
- Une fois récolté le précieux métal, ils retournent en ville et vendent tout ou partie de l’or.
- L’argent de l’or est claqué en quelques jours en prostituées, paris, beuveries, herbe, coke et autres plaisirs primaires.
- Zykë tombe malade, à sec tant physiquement que financièrement.
- Il reprend des forces, épaulé par une femme ou un ami.
- On reprend à partir de l’étape 1 et on recommence.
Malgré cette redondance, j’ai lu Oro en une poignée de jours. Car ce que l’on vient y chercher, l’aventure, l’anticonformisme et la personnalité hors-norme du narrateur s’y trouvent bien. Pas d’arnaque à ce niveau, on en a pour son pognon. C’est juste que je m’attendais à plus, toujours plus. Probablement parce que cela faisait des années que j’entendais parler de ce livre. Et souvent, plus l’on attend, plus l’on avale d’informations sur un sujet, plus le risque de déception grandit. Comme ces monuments ou ces villes que l’on a fantasmés devant des films et les récits d’autrui et qui nous laissent un goût amer lorsqu’enfin on les découvre de nos propres yeux.
Mais ce n’est qu’un caprice de ma part.
Oro, cette ode au minimalisme
Qu’on l’aime ou non – et le débat n’est pas là, justement -, voilà un type qui possède une plume singulière et brute, comme il n’en existe probablement plus beaucoup, la machine à bien penser et la terreur intellectuelle ayant tout rasé ou presque sur leur passage.
Au-delà de l’aventure et de la brutalité, Zykë nous interroge sur le sens de la vie, sur la véritable richesse, l’utilité ou non de la possession, l’amour… Il est une philosophie à lui tout seul.
Cizia Zykë est aussi un minimaliste avant l’heure, avant que le concept envahisse les livres de développement personnel. Il est l’ennemi de la novlangue avant sa propagation, un vlogueur à une époque où Internet n’existe pas, un jouisseur qui se fout des on-dit, du jugement ou de l’avis de l’autre. Il incarne l’aventure d’avant les mises en scène et les filtres des réseaux sociaux, d’avant le quadrillage du monde par Google Maps.
10 ans comme un lion ou 100 ans comme un veau…
Bien sûr, certains de ses comportements vont faire grincer – même moi, parfois – quand par exemple il allume un animal sans raison valable ou se tapent des prostituées colombiennes de 15 ans sans la moindre once de culpabilité. Mais cela fait partie du mythe, du personnage. Personne ne nous oblige à l’apprécier, pas plus qu’à le lire. Quoi que l’on en dise ou en pense, ce type a vécu sa vie comme il l’entendait. Sans trop se poser de questions. Sans rendre de comptes, sans s’attacher, sans accumuler, sans obéir. Sans modération, sans trop de morale non plus. Une vie excessive et intense. Plus brève aussi, puisqu’il est mort à 62 ans.
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