Chronique des débats de Gérard, du Con de Minuit de Thibaut Raisse et de la libre antenne des années 90. Chronique d’un mythe et d’une époque
C’est l’histoire de Gérard de Suresnes, marginal alcoolisé d’une trentaine d’années propulsé star de la radio malgré lui. Entre la fin des années 90 et le début des années 2000, Gérard Cousin de son vrai nom anima tous les jeudis soir sur Fun Radio une émission baptisée Les Débats de Gérard.
Le principe était le suivant : Gégé pose des questions à une poignée d’auditeurs afin qu’ils débattent sur une thématique choisie au préalable, souvent basique, parfois loufoque. (Les routiers, les slips jaunes, la préhistoire, les OVNIS ou les pistons). Jusque-là, rien d’innovant ou d’exaltant. À un détail près : l’émission que Gérard pense animer est en réalité un dîner de con. Tout est bidon : les auditeurs, les questions et les réponses. Des standardistes à Max, le vrai animateur, des habituels aux simples auditeurs, tous ne visent qu’un seul objectif : se foutre de la gueule de Gérard, le provoquer jusqu’à qu’il pète un câble ou se ridiculise par son inculture majeure. Une gigantesque farce que seul l’intéressé ignore.
Maléfiques, cruels ou génialissimes, qui pourrait le dire, Les Débats de Gérard ont passionné et fait pleurer de rire une frange des 12 – 18 ans de cette époque. Une épopée complètement dingue et hors-norme. Une aventure secrète inconnue du grand public et des adultes. Une secte virtuelle continuant à vénérer son gourou 25 ans après l’arrêt de l’émission. Une sorte de loge dont les initiés s’identifient par le biais de mots clés et d’expressions dépourvus de sens caché pour le commun des mortels : slip jaune, point final à la ligne, bon bah, chiottes de la Loco, pitbull, coton tige, Adidas ou prothèse.
Bienvenue dans le monde de Gérard !
Une biographie de Gérard ? Non, mais allô, quoi ?
Quand je termine un livre, je tape toujours le nom de l’auteur sur Google. Pour savoir qui il est, s’il a publié autre chose qui pourrait m’intéresser… En ce mois de juin 2025, c’est l’auteur de L’Inconnu de Cleveland que je cible. L’histoire d’un suicidé mort sous une fausse identité, pour faire vite. (Allez, hop, ça dégage !) De la littérature true crime éditée par les éditions 10/18. J’apprends ainsi, stupéfait, que Thibault Raisse, son auteur, vient de publier une sorte de biographie consacrée à Gérard Cousin. Le Gérard de Fun Radio, le Gérard des débats. Je n’en reviens pas, j’hallucine. Qui pourrait s’intéresser à une énergumène pareil ? Qui prendrait le risque de pondre un bouquin sur un hurluberlu dont moins d’1% de la population française a déjà entendu parler ? Seuls un fou ou un kamikaze en seraient capables. À moins qu’il ne s’agisse, comme moi, d’un inconditionnel des débats, d’un témoin de la première heure. Mais oui, bien sûr ! Thibaut n’est autre qu’un gégéphile, membre assumé de la secte.
Le lendemain, hasard du calendrier, je dois me rendre à l’Alcazar, la grande bibliothèque de Marseille. À toutes fins utiles, je tape Le Con de Minuit dans leur catalogue. Bingo ! Il y est. Décidément, je vais de surprise en surprise. (Ils commandent vraiment n’importe quoi dans cette bibliothèque !)
Tout en feuilletant cet improbable ouvrage – si l’on m’avait dit un jour que je lirai un livre avec la tronche de Gérard sur la couv’… – je me replonge dans les débats, en écoutant, en fond, les archives distillées sur YouTube. Constat implacable : je me révèle incapable (incapab’) de supporter les braillements de Gérard. Dès qu’il se met à gueuler – c’est-à-dire au bout de 10 secondes – je coupe ou j’avance. Mes oreilles de quarantenaire n’ont plus la même tolérance que celles de mes 16 ans. Je le vis comme une véritable agression sonore. Je change donc de cap et me rabats sur la face cachée des débats, celle où la bête se montre plus paisible (et moins avinée) : les discussions d’avant débat, les fausses réunions d’équipe, les passages improvisés à l’antenne, les clashs, les lectures du (faux) courrier… Et bien sûr, les émissions dérivées : Les Conseils de Gérard et Sandy, les Droits de Réponse… Oui, le concept Gérard a été décliné à toutes les sauces. Un pur produit marketing des 90’s. Un Walking Dead avant l’heure. Avec, bien entendu, les sempiternelles rengaines : des conversations sans queue ni tête, des rixes verbales de poivrots et du foutage de gueule bien huilé.
« Putain ! Mais quelle brochette de cons ! » Des comédiens n’auraient pas pu faire mieux.
Qui va là, je te prie ?
Pour comprendre la naissance du phénomène, il faut rappeler le contexte de l’époque. Nous sommes au début des années 90 et le concept de libre antenne contamine une à une les radios nationales dites « jeunes », telles que Fun Radio, Skyrock ou NRJ. Le principe de la libre antenne est simple : un animateur radio (parfois deux) s’installe sur un créneau horaire, emmenant dans ses bagages son univers propre et une thématique plus ou moins malléable. En général, tout tourne autour du sexe et du canular. Les auditeurs, des collégiens et des lycéens, appellent la radio et passent à tour de rôle à l’antenne où ils racontent leurs expériences, poussent des coups de gueule, demandent conseil, insultent ou déblatèrent des sottises. C’est à cette période que je me suis immergé dans ce monde, en tant qu’auditeur « passif » – nous y reviendrons plus tard – toujours avec un walkman sur les oreilles, bien souvent après le film de 20 h 30.
Durant des heures, nous étions des milliers de gamins à écouter les délires, les bêtises et les confidences de nos alter ego. Parmi les émissions pionnières (pour moi, du moins), il y a eu Bonsoir la Planète, animée par Malher sur Skyrock. Une radio qui à l’époque portait bien son nom. Les Red Hot et les Guns n’avaient pas encore été éclipsés par la vague rap qui submergera la France quelques années plus tard. On pouvait aussi entendre sur les mêmes ondes Claude le voyant débiter ses prémonitions dans une ambiance très premier degré (pour une fois !) ou se faire insulter par le lunatique Maurice immortalisé par son légendaire « Qui va là, je te prie ? ».
Ce n’est pas sale, ton corps change
Si Skyrock a devancé ses concurrents en généralisant la libre antenne sur ses ondes, c’est pourtant la jusqu’alors impersonnelle et timide Fun Radio qui va rafler le pactole, en plusieurs étapes. La première, qui déclencha un véritable séisme médiatique allant jusqu’à secouer la sphère politique au plus haut niveau, se nomme Lovin’ Fun. Un pédiatre quarantenaire et grisonnant surnommé Le Doc (Christian Spitz) associé à un jeune animateur turbulent baptisé Difool (David Massard) conseille et rassure des adolescents qui s’interrogent sur les mystères du sexe et de l’amour. Et là, c’est le choc ! À une heure de grande écoute, une France horrifiée ou emballée (selon qu’elle soit conservatrice ou progressiste) découvre la vulgarité et la crudité d’une jeunesse déboulant sans filtre et sans frein.
À l’époque, j’étais fan de l’émission, que je ne ratais jamais. (J’avais commandé et reçu mon kit). Rien ne me choquait, je riais ou me moquais, écoutais attentivement quand la question pouvait me concerner. Mais avec du recul, maintenant que j’atteins les 46 ans, je dois vous avouer que je ressens un certain malaise vis-à-vis de Lovin’ Fun. Oui, j’ai vieilli, je sais. Mais n’empêche : entendre une gamine de 14 ans à demi-terrifiée et déboussolée demander à un homme de 40 si elle doit ou non accepter de se faire sodomiser par son copain lourdement insistant, ça relève un peu du glauque, du malsain, vous en conviendrez (ou pas, peu importe 😉).
Ajoutez à cela que l’un des premiers défenseurs et partisans de l’émission n’était autre qu’un certain Jack Lang… Un type que je trouvais en ces temps – comme nous tous j’imagine – « cool » et « proche des jeunes ». Quand j’y songe…
Bien sûr, tout ne tournait pas qu’autour des douleurs sodomites et de l’éjaculation précoce. Et quoi que l’on en dise, cette émission a permis de dédramatiser, d’informer sur un tas de sujets cantonné jusqu’alors au tabou. Elle était nécessaire et inévitable, je le pense. Mais ce n’est pas le propos de cet article. Passons à la suite. (Allez, hop !)
Des Filles au Star System
Dans la foulée du succès de la libre antenne pour ados est arrivé Max. Par la porte arrière, dirait-on, pour rester dans l’ambivalence graveleuse et (parfois) lourdingue de l’époque. D’abord en tant que standardiste d’une émission assez généraliste et sans grandes saveurs (Les Filles), puis en tant qu’intervenant occasionnel de ladite émission, de co-animateur, d’animateur en solo et enfin, l’apothéose, d’animateur-star.
Tous les soirs (souvent jusqu’à tard dans la nuit, sans limites préalables), Max lance des jeux absurdes, piège des anonymes au téléphone (la grande tendance des années 90), digresse sur tout et n’importe quoi, nous vante les talents de tel ou tel DJ et surtout, fait rarissime sur une radio musicalement conformiste, nous diffuse ses dernières découvertes musicales. (De la musique électronique industrielle, house ou trance, sa grande passion, du rap à l’occasion). Des morceaux novateurs inconnus du grand public, dont certains deviendront des « hits » par la suite.
Le tournant majeur, la naissance de la légende – des légendes – va s’opérer petit à petit. Épaulé de ses standardistes (Manu, Apolline, Phildar et compagnie), Max va commencer à fidéliser le passage à l’antenne de certains auditeurs. Jusqu’à présent, dans la plupart des libres antennes, il était rare d’entendre le même auditeur s’exprimer à intervalles réguliers. La norme était plutôt d’avoir son quart d’heure de gloire et de sombrer instantanément dans l’anonymat. Le vedettariat se cantonnait aux animateurs.
Où Max va innover, c’est dans la « starisation » de simples auditeurs, détectés au standard pour leur fort potentiel à nous faire marrer à leur insu. Ces auditeurs stars ont tous plus ou moins trois caractéristiques communes : ils sont alcooliques lourds, à demi-clochardisés et surtout, se montrent bien souvent incapables de différencier le premier du second degré. Le cocktail magique pour se foutre de leur gueule des heures durant. Aussi basique que de remettre une pièce dans un distributeur de canettes. On gagne à tous les coups ! Max, génie du mal ou de la FM ? Le grand débat qui anime encore la toile.
Ainsi, une petite dizaine d’auditeurs sont régulièrement rappelés pour passer à l’antenne. Amédée le vieux pervers, Alain le bègue, Françoise de La Courneuve, DJ Maxime, Stéphane l’alcoolo, Christine l’ex. de Gérard, Jean-Pierre Sauser, Bruno du touring et bien sûr, la star des stars, le désormais cultissime Gérard Cousin, alias Gérard de Suresnes, alias Gégé.
Le procédé est toujours le même : sous un mobile fallacieux, l’une de ces « stars » est appelée chez elle pour passer à l’antenne, parfois en pleine nuit. La plupart du temps, elle est éméchée ou décuve. Max et des auditeurs complices lui posent alors des questions sur sa vie privée, sur des absurdités ou des polémiques stériles créées de toutes pièces. Évidemment, tout n’est que second ou troisième degré.
Ce qui est poilant – ou cruel – c’est qu’eux, les auditeurs stars, répondent à ces balivernes avec le plus grand sérieux. Ajoutez à cela leur bégaiement de poivrasse, leur vocabulaire limité, leur inculture et leur propension à insulter et s’énerver en un clin d’œil et vous obtenez de quoi faire marrer les milliers de lycéens qui écoutaient le carnage en direct, planqués sous leur couette. Max venait d’inventer la télé-réalité. La radio-réalité, pour être précis. Et si – je n’en sais rien, c’est à creuser – d’autres avaient déjà usé le concept en local ou à l’étranger, Max fut quoiqu’il en soit le premier à l’avoir popularisé avec succès, chez nous en France et sur une radio nationale.
Je voudrais te dire je t’aime…
C’est ainsi que naquit le phénomène Gérard. Le trentenaire est un fidèle auditeur du Star System, l’univers de Max. Alcoolisé et touchant/risible de naïveté, il décide un jour d’appeler la radio depuis une cabine téléphonique. Déprimé après que femme et enfant l’aient quitté, Gégé souhaite partager à l’antenne avec des « millions » d’auditeurs l’un des poèmes qu’il a écrits. Et là, c’est l’hallucination. L’OVNI de la FM nous récite au premier degré des vers sans rimes ni cadence, répétitifs et loufoques, que n’importe quel clampin aurait pu écrire en 30 secondes chrono. L’animateur, son équipe et les auditeurs sont scotchés, lui font croire que ses poèmes relèvent du génie, l’applaudissent à chaque « point final à la ligne » ou déclaration prétendument fine ou puissante. (Ce qui deviendra un running gag).
Gérard y croit et débute ainsi un sketch, un dîner de con, affinera Thibaut Raisse, qui durera près de 6 ans. L’ascension de la star sera si fulgurante qu’il finira par décrocher sa propre émission, Les Débats de Gérard. Le timide Gérard de la cabine téléphonique est mort. Vive la tornade Gégé !

Au fil des mois et des années, sa popularité explose, dérape dans la passion et l’hystérie. Dès lors, Max et Gérard deviennent indissociables. À un point tel que les auditeurs ne vibrent plus que pour ce dernier, n’attendent que son passage à l’antenne. Les autres et le reste paraissent si fades comparaient au phénomène. Oui, il vient de se passer quelque chose de majeur dans l’histoire de la libre antenne.
Désormais, il existe deux Fun Radio : le Fun Radio d’avant Gérard et le Fun Radio de Gérard. Après lui, le néant.
Le con de minuit
Né de père inconnu et d’une mère alcoolique, gamin de la DASS, ex-routier accidenté de la route, chômeur longue durée, pensionnaire de foyer, séparé de femme et enfant, gros fumeur et alcoolique sévère. Voilà le CV, et la personnalité qui va avec : brisé, en quête d’amour et d’affection, sans-le-sou, agressif, naïf, nerveux, émotif, cleptomane, insensible à la subtilité, blasé, routinier, tyrannique avec les sous-fifres, lèche-cul avec les chefs, franchouillard, pilier de bar, fainéant, irresponsable, peu fiable, rigolard, touchant et… con de minuit. Et le reste de la journée, accessoirement. Car c’est sur ce point, crucial, que l’auteur du Con de Minuit, Thibaut Raisse, met l’accent : qu’il eût été victime ou profiteur, probablement les deux, Gérard était avant tout un con. Inlassablement, indubitablement. J’ai envie d’ajouter : malheureusement.
Con, parce qu’il plongeait tête baissée dans toutes les embuscades qu’on lui tendait. Con, parce qu’il n’y avait rien de plus simple que de le faire partir au quart de tour, toujours avec les mêmes ficelles. Con, parce qu’il ne possédait aucune culture ni aucun recul sur le monde extérieur. Con, au point de penser que l’éclipse solaire était un spectacle organisé par l’État du même acabit que le feu d’artifice du 14 juillet. Con, car il ignorait la signification du mot hétérosexuel et qu’il pensait qu’on le traitait de « PD » ou d’autre chose quand on le nommait ainsi. Con, aussi, parce que ce running gag sur un quiproquo dura des années sans que Gérard n’ait eu une seule fois l’intelligence (ou ressenti le besoin) d’ouvrir un dictionnaire pour savoir de quoi il en retournait. Con, parce qu’il était persuadé que son émission confidentielle diffusée un jeudi soir à la radio entre minuit et trois heures du mat’ rameutait 15 millions d’auditeurs. Super con, quand il gueula à sa copine, Sandy, se plaignant de sa consommation abusive de clopes qu’il s’en battait les couilles de ses poumons.
Mais con, surtout, parce qu’il s’est toujours sabordé. Parce qu’il a toujours tout gâché, n’a pas su saisir les mains tendues et les opportunités, ne s’est jamais remis en question, préférant blâmer les autres et la société. Con, parce qu’incapable de garder la copine ou le job qu’on lui a dégoté. Con, enfin, parce que la providence, Max ou simplement la chance, lui ont offert l’opportunité de tirer un trait sur ce passé glauque, triste et violent. Oui, Gérard, tu étais un gros con, car tu as envoyé bouler ta rédemption. Et plus d’une fois. C’est avant tout pour cela que l’on te détestait. Tu aurais pu tout recommencer, tu as choisi de t’enfoncer. Et ça nous a désolés, parce que l’on t’aimait.
De Suresnes à Beverly Hills
Dans son livre, Thibaut Raisse nous entraîne dans les méandres de sa vie. Sa vraie vie, celle d’avant ou celle qu’il retrouve passée son heure de gloire à l’antenne. C’est dur, sale et violent. Ce récit est avant tout une incursion dans un milieu que les moins de 800 balles par mois ne peuvent pas connaître. Celui des foyers pour SDF, de la DASS, des bagarres entre clochards, de l’alcoolisme sévère, de la marginalité extrême, de la mort et de la maladie précoces, de ces semaines entières, flanqués devant la télé à boire et à fumer non-stop, à bouffer des conserves à même la boîte. Un milieu duquel Gérard ne réussira jamais à s’extirper complètement. Un milieu qui contraste dangereusement avec ceux du monde de la radio et des nuits parisiennes dans lesquelles il fut intronisé.
Un exemple ubuesque et frappant de cette distorsion est cette nuit durant laquelle Gégé anima une émission en compagnie de l’animateur vedette Jean-Luc Delarue. Ou encore cette fois où il gravit les marches du Madison Square Garden aux côtés de stars telles que Jean Reno ou Jason Priestley, le Brandon de notre adolescence. À chaque fois, quelques heures ou jours plus tard, l’auditeur-animateur retournait dans son foyer ou son PMU, à divaguer ou déblatérer en compagnie de clodos et d’alcoolos finis. Du sommet à la déchéance, en seulement quelques clics. Et rebelote la semaine suivante. Comment cela a-t-il pu exister ? Comment ce mythe a-t-il pu perdurer ?
Va t’faire (bip) espèce de sale (bip) !
La popularité et le succès durable de Gérard, et donc de Max, du Star System et du concept de libre antenne dans son ensemble a été possible, de mon point de vue, grâce à la liberté de parole et d’expression dont nous jouissions à l’époque en France. Dans les années 90, (presque) tout est permis, il n’y a pour ainsi dire aucune limite. Que ce soit à la radio avec des types comme Max, Gérard, Arnold, Difool, Maurice ou Cauet, à la télévision, avec Les Inconnus, Les Guignols de l’Info ou Ardisson, dans le football, avec des énergumènes comme Bernard Tapie, Claude Bez, Loulou Nicollin ou Thierry Roland, sans parler de l’arène politique, animée par de grandes gueules (des vrais, pas celles de RMC) qui ne craignaient pas le fameux « dérapage », concept liberticide et orwellien inconnu (et inutile) à cette époque.
Car oui, en ces temps-ci, tout le monde y passait, au second comme au premier degré. Misogynie, racisme, grossophobie, transphobie, homophobie, clodophobie, diffamation et j’en passe. Bien sûr, les choses allaient parfois trop loin, l’ambiance pouvait devenir délétère, mais ne soyons pas hypocrites : si les mœurs d’aujourd’hui avaient été appliquées à Gérard, Max et compagnie, leurs émissions n’auraient pas duré plus de 3 jours. Un seul débat de Gérard équivaudrait à 35 dérapages, 12 polémiques et 8 procès. Voilà pourquoi une telle « émission » n’aurait jamais pu voir le jour après les années 90 (à cause du progressisme et de son politiquement correct), pas plus qu’avant (à cause du conservatisme). Comme quoi, ces deux idéologies a priori opposées conduisent au même résultat : l’autocensure et l’ennui qui en découle.
J’ai dit pas les habituels !!
Il faut également se remémorer la réalité matérielle de l’époque. Un adolescent coincé le soir chez ses parents ne disposait d’aucune échappatoire. Au cœur des années 90, les téléphones portables n’existaient pas. Pas plus qu’internet, qui s’est lentement démocratisé au début des années 2000. Alors, certes, me diront certains, il nous restait la télévision et la console de jeux. Pas tout à fait. Pas pour moi, du moins. Et pas pour un grand nombre d’entre nous. Si nous avions presque tous à notre disposition un écran et une console Nintendo ou Sega, ils se cantonnaient au salon. Et le salon, ce sont les parents qui l’occupaient, qui choisissaient les programmes du soir. Pour beaucoup, ce fut mon cas, les parents contrôlaient le temps alloué à la télé et à sa console de jeux. En clair, passée la fin du (fameux) film de 20 h 30, le salon devait être évacué. (Et si t’es pas content c’est le même prix !!) À de rares exceptions près, nous obéissions sans broncher.
À l’arrivée, la radio et la libre antenne s’imposèrent comme notre unique moyen d’évasion nocturne, car discrètes et gratuites.
D’ailleurs, cette histoire de logistique et de matos me turlupinait à l’époque sur un point précis. Je me posais cette question existentielle : comment font des ados de mon âge pour passer en direct à la radio à 2 heures du matin ? Et pour certains, dont les fameux « habituels », des auditeurs récurrents mandatés pour exciter la bête (notre Gégé), téléphoner à la radio plusieurs fois par semaine, tout en hurlant et se marrant ? Merde ! Comment font-ils ? Qu’ont-ils de plus ou de moins que moi ? Je veux dire : j’ai entre 13 et 18 ans. J’habite chez mes parents. Leur chambre n’est séparée de la mienne que de quelques mètres. Nous avons un seul téléphone, fixe, installé dans le salon et impossible à déplacer ou à tirer sans se faire griller. Qui plus est, je partage ma chambre avec mon frère, de 5 ans mon cadet. Dans ces conditions, expliquez-moi comment téléphoner à la radio et déblatérer des conneries à haute voix pendant de longues minutes à une heure où la France qui travaille dort d’un sommeil profond ?
À bien y réfléchir, je ne voyais que deux hypothèses crédibles pour expliquer la logistique et la liberté hors norme dont jouissaient ces gamins :
Ou ils étaient des enfants de bourgeois et disposaient de leur propre dépendance au sein du foyer. (Avec leur équipement personnel : téléphone, poste de télévision, console et ordinateur).
Ou ils étaient des enfants de cassos livrés à eux-mêmes. (Avec la mère ivre morte écroulée sur le divan et le beau-père violent et volage parti vadrouiller toute la nuit.)
Il fallait donc être un cassos ou un bourge pour monopoliser l’antenne. (Aussi bien en tant qu’auditeur simple qu’en tant qu’auditeur star). Simpliste comme raisonnement, mais peut-être pas si éloigné que ça de la réalité, en y repensant.
C’est la raison pour laquelle j’ai dû me contenter de rester un auditeur passif, car matériellement incapable de passer à l’antenne. Fichue classe moyenne !
Vis ma vie de looser
Enfin, le succès de Gérard et de ces autres anonymes propulsés vedettes sans autre talent que celui de faire rire à leurs dépens, révèle à mon sens nos plus bas instincts de voyeurisme. Ce désir de voir l’autre – si possible plus stupide, plus pauvre ou plus moche que nous – se faire humilier ou ringardiser devant la France entière. Ce besoin de se sentir supérieur, différent, au-dessus de la masse des abrutis et autres cassos. Cette nécessité de se rassurer, en dépit de nos failles et de nos échecs. Oui, il existe des gens pires que nous, et c’est réconfortant. Notre vie somme toute assez moyenne n’est pas si mal que ça, en fin de compte.

Le succès de Gérard, tout comme celui, à la même période, des émissions animées ou produites par Jean-Luc Delarue (Ça se discute, C’est mon choix…) furent les prémices d’un double phénomène qui allait révolutionner (et achever) la télévision française au début des années 2000 : l’arrivée en force de la télé-réalité et de sa sœur siamoise la télé-poubelle. Se foutre de la gueule d’un anonyme ou tenter d’en faire une star éphémère pour mieux l’humilier ensuite, telle était l’unique ambition de ces programmes.
Responsable, mais pas coupable
Toutefois, et c’est l’éternelle question que soulève fatalement Thibaut Raisse dans son livre Le Con de Minuit, doit-on se sentir coupable du sort qui a été réservé à Gérard ? Par « on », j’entends Max, son équipe, les « habituels » et l’ensemble des auditeurs, actifs comme passifs. Peut-on se dédouaner du seul fait de notre âge ? Rappelons que 90 % des auditeurs n’avaient qu’entre 12 et 18 ans à l’époque. L’âge con et méchant, l’âge où l’on se rassure en se moquant du bouc émissaire, où la désignation de « l’ennemi » permet de se souder au groupe. Un groupe en dehors duquel la mort sociale – et par extension la mort tout court – est assurée. Quant à Max, exempté de l’excuse atténuante de minorité, est-il coupable d’avoir offert à l’arène un gladiateur nu et désarmé ? Les réponses ne sont pas si manichéennes qu’elles y paraissent…
Comme le rappelle Thibaut Raisse, et c’est ce que j’ai toujours pensé, Gérard avait plus (autant ?) besoin de Max, de la radio et des auditeurs que « nous » avions besoin de lui. Sa médiatisation demeurait sa seule échappatoire. Sans elle, sa vie n’était que solitude, ennui, misère et alcoolisme. N’oublions pas que c’est lui qui est venu vers Max, et non l’inverse.
Même s’il peut sembler pervers, le deal était on ne peut plus simple, clair, net et précis : on se fout de ta gueule et en échange, on te sort provisoirement de ta vie de clodo. On te permet d’expérimenter des choses que tu n’aurais jamais pu connaître sans « nous ». (Voyage à New York, Festival de Cannes, signer des autographes, animer une émission radio, rencontrer les petites vedettes de l’époque – Delarue, Gazan, Hanouna, Dubosc… – avoir son propre fan-club, son imitateur, ses chauffeurs et ses groupies, trouver une copine, entrer dans les boîtes de nuit et les soirées technos, se faire payer boissons, café, taxi et j’en passe, etc.).
Pour autant, il faut bien reconnaître que certains sont allés trop loin. Beaucoup trop loin. La jeunesse n’excuse pas tout. Se foutre de la gueule d’un homme est une chose, atteindre à ses biens ou à sa personne en est une autre. Ainsi, des auditeurs sont allés jusqu’à mettre le feu à sa boîte aux lettres, déposer des merdes de chien sur son palier, détériorer sa caisse, désactiver à distance son Tatoo (l’ancêtre du portable), divulguer son nom, son adresse et son numéro de téléphone à l’antenne et j’en passe et j’en oublie. Ce type de blague ne me faisait pas toujours rire, car la détresse de l’homme était palpable, parfois émouvante.
Max aussi a parfois dépassé les bornes. Je repense à cette séquence (que j’ai réécoutée il y a peu) où il questionne Gérard sur son enfance et sa scolarité, le sujet tabou par excellence pour l’ancien routier. L’intéressé est mal à l’aise, bégaie, déclare à plusieurs reprises qu’il ne veut pas revenir sur cette période difficile de sa vie. Mais Max insiste, le rire à peine dissimulé, et le « force » à nous dévoiler ce que l’on devinait : Gérard n’a jamais eu aucun copain à l’école, sa scolarité ne fut qu’humiliation, solitude, échecs et brimades. Un échange d’une extrême violence.
Pour autant, Gérard n’a jamais sombré dans le pathos et a toujours su, avec maladresse, certes, conserver cette dignité qui le distinguera définitivement des bêtes de foire et autres mongols qui lui ont emboîté le pas. (Ceux de la télé-réalité, puis des réseaux sociaux). Non, Gégé n’a rien à voir avec ces gens. Il était con, fatiguant et ingérable, oui. Mais jamais pour de l’argent il n’a vendu son cul ou son âme. (Sauf dans les chiottes de la Loco lol).
Combats de clodos
Un autre palier a été franchi, dans un registre annexe : monter ces auditeurs stars les uns contre les autres. Il était déjà poilant de les écouter papoter entre eux. Mais régler leurs comptes, ça, ça allait dépasser l’entendement en qualité de bêtises et de violences verbales. Des comptes, une fois de plus, fictifs et créés de toutes pièces pour amuser la galerie.
Ainsi, « on » a commencé à dire à l’un que l’autre avait dit du mal de lui. À l’autre que l’un avait lancé de fausses rumeurs à son sujet. Des auditeurs téléphonaient au premier et l’insultaient en se faisant passer pour le second. Et ainsi de suite. À l’arrivée, des personnages comme Gérard, Françoise, DJ Maxime ou Stéphane l’alcoolo ont fini par se vouer une haine réciproque et viscérale, se découvrant ennemis et rivaux à force de canulars et de on dit, se déchirant en direct pour des broutilles, braillant jusqu’à l’insupportable et l’inaudible. Littéralement, nous assistions à des bastons (vocales) de clodos.
Un concept qui fut repris quelques années plus tard par des cinéastes amateurs américains, des Youtubeurs avant l’heure. Dans la lignée de Jackass, de jeunes gens payaient des clochards pour qu’ils se battent entre eux ou réalisent des cascades périlleuses. Le tout était filmé puis diffusé sur internet via des plateformes de téléchargement pirate comme Kazaa ou Emule. On appelait ça les bum fight. Et ce n’était rien, comparaît aux horreurs que l’on pouvait télécharger sans effort à l’époque. Les débuts de l’internet grand public furent chaotiques et morbides. Et dans tout ce merdier, Gérard et Max furent à nouveau des précurseurs (du mal ?).
Double jeu
Pour revenir à la déontologie et à cette culpabilité d’exploiter la misère intellectuelle et économique de pauvres bougres pour le seul plaisir d’en rire, rappelons aussi que la plupart de nos petites vedettes alcoolisées, Gérard de Suresnes en tête, étaient pires que des enfants de maternelles, cons et avinés comme ce n’est pas permis. Plus manipulables que de la pâte à modeler, méchants envers les subalternes et leurs alter ego, à la fois victimes et bourreaux. La vérité, c’est que nous avions parfois de la compassion ou de la pitié. Mais devant tant de mauvaise foi et de débilité, nous finissions par abdiquer. Et rire.
Soulignons aussi qu’ils étaient demandeurs, téléphonaient à la radio de leur propre gré, s’incrustaient parfois dans les studios sans y avoir été invités. Une relation étrange, mélange d’affection et de dépendance. Une relation dealer-drogué. Évidemment, cette histoire prend aujourd’hui une tout autre ampleur. Car c’est avec les yeux du présent que l’on scrute le passé. Et cela change la donne, déforme la réalité. Comme de juger Tintin avec les mœurs des années 2020. Ceci n’a pour ainsi dire aucun sens.
Bien sûr, nos mini-stars ne disposaient pas d’un bagage intellectuel suffisant pour comprendre l’entourloupe et s’en défendre. Bien sûr ? Pas si sûr, en vérité. Étaient-ils aussi stupides et innocents qu’on pourrait le supposer ? Ou jouaient-ils le jeu auquel on les avait conviés ? Encore une fois, c’est un subtil mélange des deux.

N’éludons pas non plus la mauvaise foi flagrante de l’intéressé. Gérard ne s’est jamais remis en question une seule fois. Il n’a jamais vraiment reconnu son alcoolisme manifeste, allant jusqu’à jurer n’avoir bu qu’un café tandis que son haleine empeste le Ricard à 100 mètres à la ronde. En dépit de preuves évidentes, il n’a jamais concédé sa tendance à la cleptomanie, qui lui a pourtant coûté femmes et emplois. Et plus d’une fois. Gérard était incapable d’assumer la moindre de ses erreurs. Ce n’était jamais lui, jamais de sa faute. Les autres mentaient, complotaient, la Terre entière s’était liguée contre lui. Et quand la question le mettait mal à l’aise ou le renvoyait à ce qu’il était, il répondait à côté de la plaque, comme un professionnel de la politique, la subtilité en moins. Dans ces conditions, qui aurait pu l’aider à s’en sortir ? Qui peut secourir une personne qui n’a pas envie de l’être ? Un homme incapable de reconnaître ses addictions et sa détresse ?
Comme cet épisode hallucinant, dévoilé par Thibaut Raisse dans son livre, durant lequel Gérard entame une action en justice pour qu’on l’autorise à revoir sa fille Roselyne, dont la justice lui a retiré la garde des années auparavant. (La mère de son enfant, à bout de patience, avait fini par le quitter, épuisée par son alcoolisme, sa fainéantise et son incapacité à converser un boulot plus de 3 mois).
Eh bien, lorsque, contre toute attente, la justice autorise Gérard à revoir sa fille, ce dernier ne trouve rien de mieux à faire que de se prendre une cuite monumentale et de prétendre qu’il ne pourra plus jamais la revoir. ( ???). À l’encontre de toute logique, Gérard n’entreprendra aucune démarche pour visiter sa gamine. Mis à part une fois, quand il osera demander à son ex-femme de lui payer un billet de train Paris-Lyon, où sa fille résidait. Il n’aurait pas eu les moyens de rallier la capitale des gones avec son propre pécule. Excuse foireuse pour ne rien faire. Trop lâche, trop con ! Tellement con qu’il a crevé sans jamais revoir sa fille ! Trop massacré pour s’autoriser une parenthèse enchantée ? Quand ça l’arrangeait ! Gérard comme tous les autres jouait parfois un double jeu, la voilà la réalité.
Ce livre dévoile un tél gâchis, dont on connaissait déjà une partie, que j’en viens à lui faire son procès, lui qui m’a tant fait rire, tant amusé. Non, je ne pensais pas être si dur envers Gérard en commençant cette chronique. Mais comment pouvait-il en être autrement ?
La chute
Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Celle du con de minuit n’avait que trop duré. Déjà, dès les années 2000, le sketch commençait à s’essouffler. Les cris de la bête faisaient rire, dorénavant, ils fatiguent. On sentait la lassitude s’installer chez tout le monde : chez Max, chez les standardistes et chez le principal intéressé. Peut-être avait-il fini par comprendre ce qu’il se tramait ? Et à douter de tout. Car si un élément du décor est factice, tous les autres peuvent l’être. Comme les amitiés et les amours…
Bref, il y avait de quoi devenir fou. Même moi, simple auditeur, je n’arrivais parfois plus à démêler le faux du vrai. Et puis, j’avais grandi. J’étais à la fac, internet prenait de plus en plus de place, mes préoccupations avaient changé. J’aspirais à autre chose que de veiller jusqu’à 3 heures du mat’ pour écouter un alcoolo beugler. Oui, il était temps que tout ce cirque s’arrête, car nous avions tous vieilli, maturé. Excepté notre idole, bien incapable d’avancer, de passer à autre chose. Ce qu’il paiera très cher. En deux temps.
La chute, c’est le cas de le dire, tous les fidèles de l’époque la connaissent. Gérard a tenté une blague sur le dernier interdit, le sujet tabou par excellence, le produit inflammable à ne pas déboucher. Une blague, si c’en était une, nullissime, malaisante, hors de propos. Un « Heil Hitler ! » lâché comme ça, en plein direct, sans raison, sans contexte. Le missile sorti de nulle part. Mais pourquoi a-t-il dit ça ? À moins, ce qui n’aurait pas changé grand-chose à l’arrivée, qu’il ait voulu dire « Aie Hitler ! » ? On n’en saura jamais rien. Mais qu’importe. Il fallait que ça se termine.
Immédiatement, l’antenne est rendue et Gérard évincé. Il recevra sa lettre de licenciement dans la foulée et ne remettra plus jamais les pieds à Fun Radio. Un dénouement violent, tant sur le fond que sur la forme. Violent comme sa vie, celle du marginal qu’il a toujours été.
Moins de trois ans plus tard, Gérard Cousin meurt seul et sans le sou d’un foudroyant cancer du poumon.
Point final à la ligne.
Conclusion : Le livre et le speaker
Le Con de Minuit s’adresse avant tout aux nostalgiques de l’époque, aux ados des années 90, témoins d’une décennie novatrice et libertaire. Ils s’adressent à la génération Dorothée, Ken et Super Mario. Aux adeptes du canular téléphonique, des Pets de Lucifer, des films de Stallone et de Schwarzy, de Lovin’fun et du Star System, de Tabata Cash et de Julia Chanel, de Michael Jackson, Benny B et Nirvana. Et ainsi de suite.
Oui, quelle époque formidable. Enfin, peut-être. Parce que les souvenirs de jeunesse ont tendance à embellir le passé, à n’en retenir que le drôle et le beau. Le « c’était mieux avant », auquel j’adhère en tant que vieux con fier et assumé, doit se pondérer. Car si c’était mieux avant, c’est avant tout parce que nous étions des gamins.
Le Con de Minuit s’adresse aussi aux autres, probablement. Ils y découvriront un univers inconnu, disons distant, celui de leurs parents ou de leurs enfants, même si l’explication ne vaudra jamais l’expérience.
Le Con de Minuit, c’est une histoire dont on connaît le dénouement, une histoire de misère affective et sociale, une histoire de cette France cachée, celle qui vit à l’ombre des Gilets Jaunes, qui n’a pas la force de se battre, n’en a tout simplement pas l’envie. Cette France dénuée de conscience politique ou de classe, qui a renoncé, se suicide en douceur à la Gitane, au PMU et au Ricard. Cette France trop fière pour mendier ou pleurer, cette France qui ne t’a rien demandé, qui veut juste qu’on la laisse crever.
Le Con de Minuit, je l’ai expédié en deux jours – Allez, hop ! – car il s’avère addictif pour les fidèles de la libre antenne. Une sorte de voyage dans le temps qui nous propulse dans notre propre chambre d’antan. Les scoops et les inédits, puisqu’il s’agit d’une enquête, vous ne les trouverez pas forcément où vous les attendiez. Le Con de Minuit, c’est d’abord l’histoire de Gérard Cousin. Celle de Gérard de Suresnes est toute autre.
Le Con de Minuit, c’est aussi le souci du détail. Si nous connaissons tous les événements majeurs qui ont traversé la vie de Gérard, nous sommes nombreux a en ignorer les anecdotes ou l’envers du décor. Thibaut Raisse nous les livre et pour cela, et pour le reste, nous devons le remercier et le féliciter.
Un seul regret, bien entendu, l’absence du principal intéressé – parmi les vivants – qui n’a pas souhaité témoigner ou participer à l’enquête. Que ressentait-il réellement au fond de lui ? Que pensait-il de Gérard ? Quelle était leur véritable relation hors antenne ? A-t-il éprouvé des regrets, de la tristesse, de la nostalgie ? Nous n’en saurons rien, ou si peu. Excepté quelques accès de colère dus à l’exaspération – il fallait quand même se les farcir les gugus – l’homme de scène, le MC du Star System, s’est toujours réfugié dans la dérision, le sarcasme, l’humour potache, le second degré puis le silence. Faut-il y déceler la parade favorite des grands sensibles et des pudiques ? Possible. Quoi qu’il en soit, Max ne doit rien à personne, encore moins aux auditeurs. Que ça déplaise à certains qu’il refuse de s’exprimer clairement sur le sujet – Gérard – je peux le concevoir. Mais de là à le dénigrer, non. N’oublions pas que sans lui, cette épopée n’aurait jamais existé.
Et puis, en écoutant et en lisant les gens à droite et à gauche, je me rends compte d’une chose : chacun détient sa version propre de l’histoire. Chacun l’a ressentie en fonction de son rôle, mineur ou majeur, en fonction des informations dont il disposait ou non, en fonction de son âge, de sa maturité et de sa personnalité. Il n’y a ni méchant ni gentil, ni vérité ni mensonge. Qui a ouvert sa gueule à l’époque ? PERSONNE. Tout le monde se marrait, sans exception. Pourquoi donc chercher à réécrire l’histoire, à trouver un coupable ?
Max s’est-il mal comporté ? Doit-on le vilipender ? On lui reproche d’avoir laissé crever Gérard, seul. Et même si c’était vrai, qu’aurait-il dû faire ? Paterner ad vitam æternam un type qui avait dix piges de plus que lui ? Sauver un homme qui ne voulait pas s’en sortir, qui ne pouvait pas se discipliner, bien incapable de couper le cordon qui le reliait à son passé ? Un homme qui pouvait tout envoyer chier et disparaître du jour au lendemain ? Peut-être Max a-t-il merdé, peut-être l’a-t-il regretté ? Oui, il a souvent « dérapé ». Et après ? Qu’aurait-on fait à sa place et à son âge ?
La blague lui a probablement échappé, il ne pouvait plus rien contrôler.
Bref, ce qui est fait est fait, à quoi bon trifouiller le passé ?
En me replongeant dans les débats, je découvre avec amertume que d’anciens auditeurs s’étripent sur le sujet à travers les réseaux et les vidéos. On insulte celui qui ne voit pas l’épopée du même œil que le nôtre, on cherche un fautif, on prétend détenir la vérité, on moque celui qui n’aurait rien compris. (« Moi je sais mieux que toi, toi tu n’as rien capté. ») Mais quelle tristesse mes pauvres amis ! Quelle arrogance ! Avez-vous oublié que toute cette époque (au sens large) ne reposait que sur un seul principe : le second degré ?
On dirait que je ne suis pas le seul à être devenu un vieux con, tiens…
Et si vous continuez à m’les briser, ça va s’terminer au tribunal. C’est clair et net !
Enfin, pour revenir et conclure sur le Cousin, rappelons-nous qu’il s’est bien marré, qu’il a bien profité et qu’il a parfois été heureux, comme le jour de ses 36 ans, célébrés en direct à l’antenne.
La vie d’un individu moyen est composée de hauts et de bas, de bonheur et de malheur. Celle de Gérard n’était jalonnée que de bas, pour ainsi dire. Et c’est grâce à Max et à un tas de gens qu’il a pu vivre des moments de joie et s’extraire de sa condition précaire. Des moments que son destin n’avait pas prévu au départ. Un miracle en fin de compte.
La vie de Gérard, c’est un certain équilibre des choses retrouvé…
En de bons entendeurs !

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